La classe, cette unité perdue
Dans une tribune, Agnès Le Brun, conseillère régionale de Bretagne, ancienne professeure de lettres classiques, voit dans le mouvement des lycéens l’expression d’un besoin d’appartenance face à une organisation des cours très éclatée.
Depuis le 5 octobre, les lycéens ont la parole. La plateforme ouverte par le ministère de l’Éducation nationale recueille leurs difficultés et leurs propositions, et le ministre a déjà annoncé un chantier sur la « cohérence des emplois du temps ». Il promet d’y mettre « un peu d’IA ». Mais avant de confier le problème aux algorithmes, il faudrait avoir le courage d’en nommer la cause.
Cette cause, c’est la multiplication des choix. En voulant offrir à chaque lycéen un parcours sur mesure, et trois spécialités parmi 13 en première, on aboutit arithmétiquement à 286 combinaisons possibles. Dans un lycée parisien, les élèves en ont demandé 53 pour neuf classes. Ajoutons les options, les langues, les dédoublements, les salles spécialisées : l’emploi du temps n’est plus une grille mais un casse-tête.
Ce casse-tête, ce sont les chefs d’établissement et leurs adjoints qui le résolvent, souvent au cœur de l’été, au prix d’arbitrages impossibles. Le résultat, les lycéens le décrivent depuis des années : des journées en gruyère, des heures creuses au milieu de la matinée, des cours qui s’achèvent tard, des mercredis après-midi sacrifiés. Aucun logiciel, si intelligent soit-il, ne fera tenir dans une semaine ce qu’on a rendu mathématiquement incompatible. L’IA optimisera les trous ; elle ne les comblera pas.
"La classe n'était pas seulement une commodité d'organisation. C'est le lieu où l'on apprenait à vivre avec ceux qu'on avait pas choisis. Le contraire exact des réseaux sociaux, qui ne nous présentent que nos semblables".
Il y a une seconde conséquence, moins visible et plus grave : la disparition de la classe.
Le théâtre classique imposait trois unités : de lieu, de temps et d’action. La classe les possédait toutes. Une salle, un emploi du temps, une année vécue ensemble vers un même but. Aujourd’hui, la « classe » n’est plus qu’une étiquette administrative. Les élèves s’y croisent pour le tronc commun, puis se dispersent au gré des spécialités. Le professeur principal suit des élèves qu’il voit à peine. Le conseil de classe délibère sur un groupe qui n’existe plus. Les délégués représentent une communauté introuvable.
Il ne faut pas voir ici de la nostalgie : la classe n’était pas seulement une commodité d’organisation. C’était le lieu où l’on apprenait à vivre avec ceux qu’on n’avait pas choisis. Le contraire exact des réseaux sociaux, qui ne nous présentent que nos semblables. À l’heure où l’on s’inquiète, à juste titre, de l’isolement et de la santé mentale des lycéens, la dilution de ce cadre n’est pas un détail.
Choisir, c’est renoncer, dit l’adage. Nous avons fait l’inverse : nous avons voulu que l’élève choisisse tout, et c’est le collectif qui a renoncé. Des solutions existent, qui ne demandent ni grand soir ni nouvelle réforme : d’abord garantir à chaque élève, plutôt qu’un catalogue ouvert, un groupe stable pour l’essentiel de son horaire. Et, surtout, faire confiance aux chefs d’établissement pour bâtir, avec leurs équipes, une organisation qui serve avant tout la vie commune.




Commentaires